Faire France de tout bois en Argentine

Posté par le 28/05/2012 dans A la Une, Actus | 0 commentaires

« Je me félicite que la cause de l’Amérique Latine soit liée à la cause du monde. Je me félicite que votre avenir soit intimement lié à la justice internationale et au désarmement universel, parce que, si votre avenir dépend de l’avenir de l’Humanité, l’Amérique devra lutter pour la justice sociale et pour la paix »

Discours de Jean Jaurès à Buenos Aires, 1911.

 

Buenos Aires, nous sommes le vendredi 25 mai 2012, c’est un jour férié. On fête en Argentine «le jour de la Révolution de Mai de 1810», ou bien « la journée de la patrie ». Au Troquet de Henry, le bar tenu par la charmante Manon dans le quartier Abasto, des français se demandent si c’est bien le jour de l’indépendance argentine de l’Espagne : eh bien, non. La déclaration de l’Independence de l’Argentine ne sera effective que le 9 Juillet 1816. Il est 20h30, nous discutons et on est déjà une bonne vingtaine de français et franco-argentins à attendre Raquel Garrido, la candidate du Front de Gauche dans notre circonscription. Dès que son avion atterrit à Buenos Aires en provenance du Chili, Raquel nous prévient qu’elle sera un peu en retard à cause des embouteillages, en plus elle est un peu malade : la tournée entre le Brésil, le Chili, l’Uruguay et l’Argentine est un véritable marathon.  

A 21h Raquel arrive en compagnie de son directeur de campagne, Christian Rodriguez, et Ariel Basteiro, un camarade argentin qui connaît Raquel depuis les temps de la lutte syndicale à l’OIT ainsi que dans les rues de Paris et Buenos Aires. On est une trentaine maintenant, personne n’a bougé. Nous nous asseyons autour de deux grandes tables.

Une journaliste argentine nous rejoint, elle veut se renseigner sur les élections des français de l’étranger et sur le « phénomène Front de Gauche » qui intrigue les argentins.  Raquel retrouve ses forces et nous présente en détail le programme du Front de Gauche pour notre circonscription. Dès qu’elle commence à faire un bilan de la situation en France et en Europe la journaliste nous regarde et nous dit à chaque fois : « c’est l’Argentine de 2001 ».

En effet, nous français de l’Argentine, nous connaissons bien les conséquences des plans d’austérité. Nous savons également, comme le rappelle Raquel, qu’un Etat ne fait pas faillite, qu’on peut sortir des crises avec le soutien du peuple. Cela a été fait en Amérique du Sud, cela se fera un jour en Europe. Mais nous sommes tous inquiets, car nous avons vécu en Argentine les conséquences désastreuses de la politique néolibérale.

La discussion va durer plus de deux heures au Troquet, no sommes ravis de nous retrouver. Raquel nous dit que c’était pareil au Brésil et au Chili : nous découvrons dans ces réunions des camarades jusque là inconnus, surtout politiquement (« Ah, toi aussi tu vas voter Front de Gauche ! »).

            Le lendemain Ariel organise une journée avec la presse et un déjeuner avec des personnalités politiques de la gauche argentine : socialistes, communistes, péronistes… ils sont tous là pour soutenir Raquel et le Front de Gauche.

Ils ont compris depuis déjà quelques années que la gauche anti-néolibérale devait s’unir pour faire face à une droite toujours prête à s’opposer aux politiques égalitaires et populaires. Ils sont tous intéressés par ce qui se passe en France et particulièrement par la campagne du Front de Gauche qu’ils ont suivi de près. Il y en a certains qui nous avouent avoir été tentés de se déplacer à Paris pour reprendre la Bastille le 18 Mars.

Aujourd’hui nous nous sommes réunis avec les français résidant en Argentine à l’Hôtel Bauen : une entreprise récupérée après la crise de 2001 sous forme de coopérative suite au départ des anciens propriétaires qui avaient acheté l’immeuble grâce à un emprunt frauduleux avec la dernière dictature militaire.

Avant de commencer notre réunion les travailleurs de l’hôtel nous mettent au courant de leur combat, ils ont remis en marche l’hôtel, ils ont des salaires dignes et maintenant les anciens propriétaires veulent reprendre l’entreprise, la lutte continue. Nous retrouver dans cet endroit est également un symbole de fraternité, nous serons là pour les supporter le moment venu.

La réunion au Bauen est émouvante. Il y a des jeunes, des retraités, des français mariés avec des argentines et vice-versa. Des exilés politiques argentins qui ont vécu plus de trente ans en France et qui nous racontent leurs histoires de retour en Argentine. Raquel fait un discours lui aussi émouvant sur la République, sur Jaurès, sur cette idée d’une France de tout bois : nous sommes quelques uns à penser au discours de Marseille pendant la présidentielle. Cette fois-ci on pose des questions, mais chacun a également envie de raconter son histoire, son arrivée en Argentine, son attachement à la France. On ne veut pas se quitter si rapidement, et on décide de nous revoir avant et après les législatives.  Il y aura donc un collectif de soutien au Front de Gauche en Argentine.

La révolution du 25 mai au Rio de la Plata a été un processus complexe. On discute encore aujourd’hui si c’était une reforme ou bien une révolution, si elle était populaire ou élitiste, jacobine ou libérale. Les idées ne sont pas des modèles fixés dans le temps. Il y a quand même quelques certitudes : pour la première fois dans ces terres la légitimité se fondait dans le peuple souverain et la révolution combattait contre la tyrannie. Le 25 mai n’est pas seulement un point de départ de la République Argentine, il est surtout le nom d’une formidable expérience politique déclenché par l’absence du roi d’Espagne.

On gouvernait pour la première fois avec des représentants qui n’étaient pas élus par la monarchie espagnole. Dans les pages de son journal La Gaceta de Buenos Aires, Mariano Moreno, qui avait récemment traduit Du Contrat Social, écrivait qu’il fallait comprendre qu’un peuple est un peuple avant de se donner un roi : il y avait un corps politique que l’on pouvait appeler République. Au nom de la République on allait rejeter les représentants espagnols qui n’étaient plus reconnus par le peuple. Un peuple qui voulait un gouvernement autonome pour sauver la République et ce qui devenait son synonyme : la patrie.  Les hommes de 1810 en Argentine parlaient de la République comme d’une évidence : une forme de gouvernement, mais surtout la communauté politique elle-même. La République faisait appelle aux vertus civiques et à la défense de l’intérêt commun face à l’intérêt particulier associé à l’égoïsme et à la corruption.

Nous, français de l’Argentine, nous nous reconnaissons aussi dans notre République. Une République dont les principes politiques (liberté, égalité, fraternité) ont fondé la nation, et pas l’inverse comme l’a bien rappelé Raquel aujourd’hui. En 1811, un an après la Révolution de Mai, les argentins ont construit une pyramide au milieu de la Place de Mai avec comme seule inscription « 25 mai 1810 ». En 1856, comme l’a rappelé récemment l’historien argentin Gabriel Entin, avec l’institutionnalisation de la République Argentine on a décidé de sculpter en haut de la pyramide une Marianne argentine qui donnait un visage à la République et à la liberté.

A la Place de Mai les argentins ont commencé leur Révolution et un fil rouge se prolonge encore aujourd’hui entre leur Marianne et le génie de la Bastille.  

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *